Pierre-Olivier Arduin
L’imposition d’une théorie
extrascientifique dans un enseignement scientifique n’est pas le moindre des
paradoxes de la controverse nationale née après l’introduction de la
« théorie du gender » dans le programme officiel des lycées
français en vigueur à la rentrée. Le plus étonnant dans cette affaire est que la
science est en réalité bien moins démunie qu’on ne le pense pour démonter les
présupposés idéologiques de ce courant de pensée.
« Oui, garçons et filles
sont différents. Ils ont des centres d’intérêt différents, des niveaux
d’activité différents, des seuils sensoriels différents, des forces physiques
différentes, des styles relationnels différents, des capacités de concentration
différentes et des aptitudes intellectuelles différentes ! ». Ce que
tous les parents du monde savent d’expérience en vivant au quotidien avec leur
progéniture, l’Américaine Lise Eliot, neurobiologiste aguerrie, l’écrit noir
sur blanc dans un livre événement « Cerveau rose, cerveau bleu. Les
neurones ont-ils un sexe ? » qui sort ces jours-ci en France.
Le Figaro Magazine y consacre un dossier passionnant et publie en
exclusivité les meilleures feuilles d’un livre dont il faut reconnaître qu’il
tombe à pic en pleine polémique sur l’introduction du « gender » dans
les nouveaux programmes de sciences de la vie et de la terre (SVT) de 1ere .
Dissociation entre genre et sexe
L’idéologie du
« gender » prétend en effet que les « genres » masculin et
féminin seraient exclusivement le produit de préjugés socioculturels sans
aucune relation avec la dimension sexuelle de la personne. Conséquence
immédiate d’un tel raisonnement, l’identité sexuelle, déconnectée du corps
biologique sexué, peut être librement construite par les individus. Quant aux
différences observées entre les garçons et les filles, elles ne seraient que
des stéréotypes de l’éducation qu’il s’agit désormais d’éradiquer. Les Suédois
sont d’ailleurs passés à l’acte en créant cette année une école maternelle d’un
« nouveau genre » – pardonnez-moi l’expression – d’où est banni tout
savoir identitaire masculin ou féminin. Répondant au doux nom d’Egalia,
cet établissement révolutionnaire va jusqu’à prôner la suppression des
« genres » grammaticaux et des pronoms « il » ou
« elle » : « Les enfants sont appelés par une forme neutre
du terme « ami ». Toute connotation masculin/féminin a été
méthodiquement éradiquée du paysage. Plus de rose, plus de bleu, plus de livres
de contes de fées, atrocement sexistes, il est vrai. Au coin bibliothèque, les
enfants trouvent des histoires de couples homosexuels et de familles
monoparentales».
Dans un document pénétrant publié
en 2004 sur le thème de la collaboration de l’homme et de la femme dans le
monde contemporain, la Congrégation pour la doctrine de la foi alors présidée
par le cardinal Joseph Ratzinger avait décrypté les fondements de cette
déconstruction anthropologique, expliquant que « la racine immédiate de
cette tendance devait être recherchée dans la tentative de la personne de se
libérer de ses conditionnement biologiques. Selon cette perspective
anthropologique, la nature humaine n’aurait pas en elle-même des
caractéristiques qui s’imposeraient de manière absolue : chaque personne
pourrait se déterminer selon son bon vouloir, dès lors qu’elle serait libre de
toute prédétermination liée à sa constitution essentielle» (n. 3). Dans ce cadre, la
liberté humaine devient le pouvoir subjectif de tenir pour rien ce que l’être
humain est par nature, niant toute signification à la différence des sexes en
tant que réalité profondément inscrite dans l’homme et la femme.
Si l’être humain n’est plus défini
par son sexe biologique, facteur d’oppression, il devient donc libre de
construire sa propre identité sexuelle, elle-même modulable en fonction de ses
préférences sexuelles. Le manuel Hachette de 1ere ES et L l’annonce
sans ambages : « L’identité sexuelle est la perception subjective que
l’on a de son propre sexe et de son orientation sexuelle. Seul le sexe
biologique nous identifie mâle ou femelle, mais ce n’est pas pour autant que
nous pouvons nous qualifier de masculin ou de féminin. L’orientation sexuelle
doit être distinguée clairement du sexe biologique de la personne ». Pour
le « gender », il existe des rôles sexuels, sociaux, psychologiques
associés au féminin et au masculin qui relèvent de la pure construction
culturelle. Nathan cite ce texte que ne renieraient pas nos amis suédois :
« Les sociétés forgent des modèles et des normes associés au féminin et au
masculin. Dès le plus jeune âge, chacun va inconsciemment être imprégné par un
schéma identitaire auquel il doit se conformer pour être accepté et reconnu par
le groupe social. Ces attitudes sont tellement intériorisées que nous
reproduisons les stéréotypes sans nous en rendre compte » (p.190).
Or, cette distinction dialectique
avancée sans aucune explication sérieuse par les « théoriciens du gender »
entre le sexe inscrit dans le corps biologique et l’identité sexuelle,
soi-disant socialement construite, est aujourd’hui invalidée par les dernières
données de la science. Pour Lise Eliot qui a passé en revue l’ensemble de la
littérature spécialisée et les derniers travaux des chercheurs sur ce sujet, il
existe un faisceau de faits scientifiques qui tendent au contraire à montrer
comment les différences entre garçons et filles, loin d’être uniquement le
produit de facteurs sociaux et éducatifs, présentent également un substrat
biologique.
L’importance du sexe génétique
Ceci n’a en fait rien de
surprenant. Ainsi que l’a très bien résumé Elisabeth Montfort, dès la
fécondation de l’ovocyte par le spermatozoïde, c’est-à-dire dès le premier
instant du cycle vital d’un être humain, l’embryon est déterminé génétiquement
comme fille ou garçon. Avant même l’apparition morphologique des organes
génitaux, le sexe du zygote est génétiquement programmé. Son identité sexuelle
est en effet donnée par l’association des chromosomes XX ou XY contenus dans le
noyau de la première cellule. Elle ne changera plus, sera inscrite dans chaque
cellule du fœtus, du nouveau-né puis de l’adulte. Aucun facteur culturel ne
pourra jamais effacer l’identité sexuelle masculine ou féminine d’un être
humain. D’ailleurs, comme le remarque judicieusement la porte-parole de la Fondation
de Service politique, un transsexuel, même après une opération plastique
pour changer ses organes génitaux, sera contraint d’absorber à vie des hormones
pour tenter de contrarier le programme génétique porté par ses chromosomes
sexuels. Quelle que soit l’orientation sexuelle d’une personne, un homme sera
toujours intrinsèquement un homme de même qu’une femme restera toujours une
femme.
Attentive à respecter les
critères d’observation scientifique, l’Eglise a entériné dès 1987 ce qui
s’impose finalement à tous : « Dès que l’ovule est fécondé se trouve
inaugurée une vie qui n’est ni celle du père, ni celle de la mère, mais d’un
nouvel être humain qui se développe pour lui-même. A cette évidence de toujours
la science génétique moderne apporte de précieuses confirmations. Elle a montré
que, dès le premier instant, se trouve fixé le programme de ce que sera ce
vivant : un homme, cet homme individuel avec ses notes caractéristiques
bien déterminées [et donc avec son identité sexuelle spécifique aurait-on envie
de préciser aujourd’hui]. Dès la fécondation est commencée l’aventure d’une vie
humaine dont chacune des grandes capacités demande du temps pour se mettre en
place et se trouver prête à agir ».
Autrement dit, dès la conception,
nous avons à faire à un zygote déjà sexuellement déterminé qui sera cet homme
ou cette femme unique. Et non pas à un embryon indifférencié comme tendent à le
faire accroire le nouveau programme de l’éducation nationale repris en chœur
par les manuels qui insistent lourdement sur cette soi-disant
indistinction originelle : « Il existe un stade phénotypique indifférencié
comportant les mêmes ébauches génitales chez l’embryon mâle et chez l’embryon
femelle » (Bordas, pp. 168-175).
Différents dès le ventre de leur
mère
Faux leur répond la
neurobiologiste américaine : « Les garçons se développent plus vite
que les filles, et ce, dès le début de la grossesse. Les médecins spécialistes
des fécondations in vitro sont souvent capables de deviner si l'embryon sera
mâle ou femelle rien qu'en se basant sur le nombre de divisions cellulaires qui
se sont produites en un certain nombre d'heures depuis la fécondation: les
embryons mâles ont un métabolisme plus élevé, qui accélère le début de leur
croissance et la multiplication des cellules. Conséquence de leur développement
plus rapide, les garçons sont plus grands, plus lourds et physiquement plus
vigoureux que les filles au moment de la naissance - avec des crânes plus épais
et, oui, des cerveaux plus gros ».
Quant aux filles, une maturation
plus avancée de leurs tissus et organes à la naissance explique qu’elles sont
plus à même de relever le défi de la vie en dehors de l’utérus :
« Les garçons sont davantage vulnérables à tout un éventail de maladies,
de problèmes cognitifs et comportementaux, et même à la mort, à la fin de la
grossesse et après l'accouchement. (...) Quand une femme enceinte fait une
fausse couche, il est environ 30 % plus probable que le fœtus était celui d'un
garçon. Les garçons ont aussi environ 7 % de chances de plus que les filles de
naître prématurément. Même les garçons nés à terme courent davantage de risques
que les filles. Le taux de mortalité infantile global, aux États-Unis, est 22%
plus élevé chez les garçons que chez les filles. (...) Tous ces facteurs
expliquent comment le surplus d'embryons mâles conçus à la fécondation diminue
peu à peu, jusqu'à ce qu'il ne reste qu'un nombre de fœtus masculins presque
égal à celui des fœtus de filles. Après la naissance, néanmoins, la
vulnérabilité des garçons reste un thème dominant du début de leur croissance.
Ils risquent davantage que les filles de succomber à un nombre impressionnant
de problèmes physiques et mentaux. Cela fait d'eux, par bien des aspects, le
sexe le plus difficile à élever au début de l'enfance ».
Sur un plan strictement
physiologique, on ne devient donc pas homme ou femme comme le prétend
l’intitulé trompeur des nouveaux programmes, on est homme ou femme dès
la conception et on nait homme ou femme avec des différences déjà bien
étudiées. Ce constat s’explique évidemment par le rôle des hormones sexuelles
sécrétées pendant le développement intra-utérin et qui ne sont pas les mêmes
chez le fœtus masculin ou féminin. Là encore, rien d’étonnant, puisque la
fabrication de ces molécules est commandée directement par des gènes dépendant
du sexe.
Dans un monumental ouvrage de
référence en biologie, Dee Unglaub Silverthorn, professeur de physiologie à
l’Université du Texas, rappelle que « les êtres humains sont sexuellement
dimorphiques ; c’est-à-dire que les hommes et les femmes sont physiquement
distincts (…). Bien que chacun s’accorde sur ce fait, il existe un débat pour
savoir s’ils sont également dimorphiques d’un point de vue comportemental et
psychologique. Les hormones sexuelles jouent un rôle important dans le
comportement des autres mammifères en agissant sur l’adulte et sur le cerveau
de l’embryon en développement (…). Les fœtus humains sont exposés aux hormones
sexuelles dans l’utérus, mais leur effet sur l’apparition de l’empreinte
sexuelle reste encore un mystère. Le fait que les petites filles préfèrent les
poupées et les garçons les pistolets en plastique est-il dû à des bases
biologiques ou à une influence culturelle ? (…) De plus en plus de preuves
suggèrent qu’au moins une partie de notre cerveau est influencée par les
hormones sexuelles, avant même d’avoir quitté le ventre maternel».
Lise Eliot ne dit pas autre
chose : « Il y a des différences qui s’impriment dans le cerveau, et
sans doute dans l’esprit, avant la naissance. Vous ne pouvez ni les voir à
l’échographie ni les entendre dans les battements du cœur du fœtus, mais elles
sont bien là : garçons et filles sont influencés dans l’utérus par
différents gènes et différentes hormones qui leur sont propres ». Parmi
ces influences, l’hormone sexuelle masculine : « Les parents ne savent
pas à quel point la testostérone intervient tôt dans le développement de leur
enfant. La première poussée de testostérone démarre six semaines après la
conception, pour se terminer avant la fin du second trimestre. Ensuite, et
jusqu'au moment de la naissance, le niveau de testostérone des garçons n'est
guère différent de celui des filles. Une autre poussée survient alors, plus
modeste que la première, qui s'étend sur les six premiers mois de la vie. En
tout état de cause, la brève période de quatre mois, avant la naissance, durant
laquelle les fœtus sont exposés à la testostérone, suffit à les masculiniser
entre les jambes et, dans une certaine mesure, dans leurs cerveaux
embryonnaires ».
« Il doit y avoir un gène de
la bagnole sur le chromosome Y ! »
Comment expliquer que quel que
soit l’endroit du monde où l’on fait le test, les petits garçons se ruent à une
écrasante majorité sur un camion, une petite voiture, un ballon ou tout autre
jouet typiquement masculin quand on leur offre le choix entre ces objets et une
poupée ? De même que les fillettes jetteront immanquablement leur dévolu
sur la dînette, le poupon ou la mallette de maquillage ? Tous les parents
du monde font ce constat universel, au point de s’écrier : « Il doit
y avoir un gène de la bagnole sur le chromosome Y ! », rapporte avec
humour la scientifique américaine.
Selon elle, les « influences
génétiques et hormonales pré et postnatales ont projeté les enfants sur des
trajectoires légèrement différentes. Longtemps avant qu’ils n’entrent en
contact avec notre culture très codifiée entre masculin et féminin, leurs
cerveaux sont préparés à ne pas réagir tout à fait de la même manière à
certains aspects de notre environnement. Et une fois le processus amorcé, ils
s’épanouissent selon un modèle rose ou bleu qui caractérisera de bien des
façons la suite de leur développement ».
Sur le mode de la vulgarisation
scientifique, cette conclusion de la neurobiologiste américaine rejoint
étonnamment l’analyse anthropologique de la Congrégation pour la doctrine de la
foi dans sa Lettre précédemment citée : « La sexualité
caractérise l'homme et la femme non seulement sur le plan physique mais aussi
sur le plan psychologique et spirituel, marquant chacune de leurs expressions.
Elle ne peut être réduite à un simple donné biologique insignifiant; elle est
plutôt une composante fondamentale de la personnalité, une de ses façons
d'exister, de se manifester, de communiquer avec les autres, de ressentir,
d'exprimer et de vivre l'amour humain» (n. 8). « Ainsi, le
masculin et le féminin se révèlent comme faisant ontologiquement partie de la
création » (n. 12).
La spécificité des valeurs féminines
Le document romain insiste par
ailleurs sur l’existence de valeurs spécifiquement féminines, au premier chef
la « capacité de l’autre » : « La femme garde l'intuition
profonde que le meilleur de sa vie est fait d'activités ordonnées à l'éveil de l'autre,
à sa croissance, à sa protection, malgré le fait qu'un certain discours
féministe revendique les exigences «pour elle-même ». Cette intuition est
liée à sa capacité physique de donner la vie. Vécue ou en puissance, une telle
capacité est une réalité qui structure la personnalité féminine en profondeur.
Elle permet à la femme d'acquérir très tôt la maturité, le sens de la valeur de
la vie et des responsabilités qu'elle comporte (…). C'est elle enfin qui, même
dans les situations les plus désespérées — et l'histoire passée et présente en
témoigne—, confère une capacité unique de faire face à l'adversité, de rendre
la vie encore possible même dans des situations extrêmes, de conserver avec
obstination un sens de l'avenir et enfin de rappeler, à travers les larmes, le
prix de toute vie humaine » (n. 13).
Loin de contredire cette profonde
réflexion de l’Eglise, le pédopsychiatre Stéphane Clerget lui donne une
nouvelle crédibilité : « Selon moi, l'enfant pense aussi en fonction
de son corps et de sa génitalité. Les filles perçoivent très vite que leur
génitalité est à l'intérieur d'elles, c'est-à-dire qu'elles auront plus tard un
bébé dans le ventre. Cela ne favorise-t-il pas les activités introspectives,
l'imaginaire? Les garçons, eux, réalisent que leur génitalité est extérieure.
Ils sont plus dans la projection: ils lancent des projectiles, tirent au
pistolet; tandis que les filles, elles, tirent davantage pour ramener à elles:
elles tirent les cheveux, par exemple. Pour moi, c'est la métaphore de leur corps
sexué. Et pourquoi les garçons jouent-ils à la guerre et pas les filles?
Lorsqu'ils réalisent, vers 4 ans, qu'ils ne pourront jamais avoir un bébé dans
leur ventre, qu'ils ne pourront pas donner la vie, c'est un drame. Ils décident
alors de donner la mort, qui est un pouvoir équivalent à celui de donner la
vie. Voilà des explications psychologiques qui ne sont pas liées à l'éducation
mais bien à la réalité biologique. Les différences anatomiques influant sur la
psychologie».
Au début de la polémique suscitée
par l’introduction de la théorie du « gender » dans les programmes
officiels de l’Éducation nationale, il nous était apparu comme particulièrement
dangereux d’offrir une « caution scientifique » à un courant de
pensée qui relève au mieux du débat critique d’idées, au pire de la propagande
idéologique.
Après mûre réflexion, il apparaît
en outre que les présupposés de ce courant de pensée sont totalement invalidés
par les dernières recherches scientifiques. Or, la mission d’un professeur de
sciences de la vie et de la terre est justement de s’appuyer sur des faits
éprouvés par l’exigence de la démarche scientifique et certainement pas devenir
le porte-parole de théories minoritaires et controversées. L’État ne peut
s’arroger le droit de faire du cours de SVT un lieu d’imposition d’une approche
idéologique qui s’oppose à la rigueur intellectuelle de l’étude du réel.
Aussi le ministre de l’Éducation
nationale s’honorerait-il à demander sans tarder le retrait des manuels
incriminés, garantir que les nouvelles « compétences exigibles » de
la circulaire du 30 septembre 2010 ne fassent l’objet d’aucune évaluation ni
pendant l’année scolaire ni lors de l’épreuve de SVT du baccalauréat qui se
tiendra dès 2012 et engager une concertation avec tous les acteurs concernés
afin de procéder à la réécriture correcte du programme pour la rentrée 2013.

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