lundi 8 septembre 2014

Une nouvelle société


L’individu perçoit et raisonne ses relations en fonction non plus de ses devoirs, comme ses aïeux, mais de ses droits. L’individu est en effet libre d’exister personnellement et d’avoir des droits sans mettre en cause la survie du groupe. C’est une mutation majeure de notre société.
 
Pendant des millénaires, la société traditionnelle a été orientée vers la reproduction de la vie et la transmission, de génération en génération, d’un patrimoine biologique, matériel, culturel et spirituel. A cause de l’évidence de la mort, toujours prématurément possible, et la fragilité de l’existence, il fallait, pour accomplir cette mission, que l’individu s’efface au profit du groupe.
 
La survie de la famille imposait à chacun des obligations et élevait le devoir au niveau de vertu. Peu d’événements relevaient d’une décision personnelle. Les deux indices de mortalité et de fécondité s’équilibraient et étaient réglés par le destin. La courbe démographique était subie. Le bonheur était tout relatif, l’urgence faisait loi et les attentes étaient très réduites. Deux mots résument les relations dans le couple et la famille au fil de ces siècles : survivre et transmettre.
 
Face à cette nécessité, les relations au sein de la famille se définissaient par les devoirs : les devoirs du mari et ceux de l’épouse, les devoirs du père et ceux de la mère, les devoirs des enfants et même… le « devoir conjugal » ! C’était la forme relationnelle obligée au sein du couple et de la famille. Les devoirs de chaque membre de la famille correspondaient à un rôle qu’il jouait et ce rôle lui donnait une identité. L’enseignement de l’Eglise consista souvent à sacraliser et à sublimer ces obligations. Ainsi la femme devait trouver son identité dans son rôle et ses devoirs de mère. Il lui était très difficile de se construire une identité personnelle en dehors de ce rôle. Cela amena une confusion entre rôle social et identité personnelle.
 
Depuis les années 1950-1960 en Occident, la durée de la vie humaine a fait et continue de faire un bond vertigineux, ce qui a provoqué un changement fondamental des relations dans la famille et de la société. Ainsi, la durée de vie du couple est passée de 13 à 44 ans entre 1920 et aujourd’hui.
 
L’individu peut dès lors exister personnellement avec des droits propres, sans mettre en péril la survie du groupe. Du coup, nous percevons et raisonnons nos relations en fonction non plus de nos devoirs, mais denos droits. Les droits de l’homme deviennent les droits de l’individu, « mes droits à moi ». Il existe une nette tendance à oublier l’universel au profit du personnel.
 
 

Ces évolutions considérables ont bien entendu posé de nouveaux problèmes, notamment davantage de solitude et d’isolement. De plus, avec ce nouveau type de relations basées sur les droits personnels, apparaît une augmentation des attentes et par conséquent de nombreuses occasions de frustration. Contrairement à l’ancien système qui procurait à l’individu une identité limitée dans le devoir accompli et le rôle donné par le groupe, désormais l’être humain, libéré des contraintes ancestrales, porte seul le fardeau de son existence. D’où la grande question de l’identité personnelle qui se pose aujourd’hui.

A l’image de l’ordinateur par rapport à la première machine à calculer mécanique, la situation actuelle de l’homme est certes plus complexe et par là même plus fragile que celle de ses ancêtres mais elle devient aussi plus performante. Les trois aspects sont indissociables. Elle ouvre la possibilité à plus d’épanouissement. C’est une chance à saisir aujourd’hui pour les chrétiens de pouvoir participer à ce défi grâce à l’adaptation de leurs dons.

Le christianisme étant une religion tournée vers l’extérieur, nous sommes appelés à être le sel, la lumière de la terre. Cette attitude nous conduit à mener les combats dont le monde a vraiment besoin et à avoir des débats opportuns pour nos contemporains. Mais il est des fois symptomatique de voir le décalage certain dans les préoccupations et le témoignage des chrétiens en face des besoins réels du monde. On constate par exemple chez certains une obsession par rapport à la micro-éthique (les détails de la vie quotidienne, un peu à l’image des lois des pharisiens) et une grande négligence vis à vis de la macro-éthique qui concerne le racisme, la violence, l’environnement économique.
 
Comme le commente Maillot en paraphrasant Ecclésiaste 3, « combien d’hommes déchirent là où il faudrait recoudre et cousent quand il faudrait déchirer ? » Il faut donc vivre dans son temps et non à contre temps. L’homme est tenté de se réfugier dans le passé avec le regret des occasions manquées ou il se laisse dévorer par l’avenir et ses illusions enchanteresses. Et pendant ce temps là, il laisse vide l’heure présente qui lui était donnée. Or la Sagesse, c’est justement de ne pas manquer l’heure, mais de la saisir comme et quand elle se présente, et de s’y adapter avec ses dons.
 
Vivre dans le contexte du vingt-et-unième siècle n’est pas toujours une chose facile. En fait, il a toujours été difficile de s’adapter, chaque époque présentant ses difficultés propres. De nos jours comme de tout temps, le message de Dieu aux chrétiens est : « va avec la force que tu as » et « je serai avec vous jusqu’à la fin du monde ».
 
D'après un article de J. Poujol

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